Ramona, c'est cette fille en pleurs que réconforte Dylan dans la chanson "To Ramona". Quand on se sent désemparé.e, se plonger dans le texte de cette magnifique balade apporte un réconfort certain. Chaque couplet comporte tant de mots caressants qu'il est difficile de ne pas céder. D'ailleurs, ce doit être une sacrée expérience de se voir dédier un tel texte. Derrière Ramona se dessinerait Joan Baez, chanteuse superbe qu'on a du mal à imaginer en pleurs, tellement elle a toujours incarné la force, le courage. Comme ces temps ci j'aime bien l'idée du réconfort, je me love dans la chaleur de ce texte et vous laisse l'apprécier.
Ramona, come closer,
Shut softly your watery eyes.
The pangs of your sadness
Shall pass as your senses will rise.
The flowers of the city
Though breathlike, get deathlike at times.
And there’s no use in tryin’
T’ deal with the dyin’,
Though I cannot explain that in lines.
Your cracked country lips,
I still wish to kiss,
As to be under the strength of your skin.
Your magnetic movements
Still capture the minutes I’m in.
But it grieves my heart, love,
To see you tryin’ to be a part of
A world that just don’t exist.
It’s all just a dream, babe,
A vacuum, a scheme, babe,
That sucks you into feelin’ like this.
I can see that your head
Has been twisted and fed
By worthless foam from the mouth.
I can tell you are torn
Between stayin’ and returnin’
On back to the South.
You’ve been fooled into thinking
That the finishin’ end is at hand.
Yet there’s no one to beat you,
No one t’ defeat you,
‘Cept the thoughts of yourself feeling bad.
0I’ve heard you say many times
That you’re better ‘n no one
And no one is better ‘n you.
If you really believe that,
You know you got
Nothing to win and nothing to lose.
From fixtures and forces and friends,
Your sorrow does stem,
That hype you and type you,
Making you feel
That you must be exactly like them. I’d forever talk to you,
"Love words, agonize over sentences. And pay attention to the world.” Susan Sontag
Depuis plus d’un an, je perds mes mots. C’est un processus
déroutant. Je m’entends parler et je me trouve imprécise, infoutue d’exprimer
une pensée un tant soit peu cohérente. Je cherche mes mots, longtemps,
péniblement et comme je ne les trouve
pas, je les troque contre d’autres, beaucoup moins à propos. Le fond du
discours n’est pas plus brillant, mon esprit court après une pensée, n’arrive
pas à l’attraper, la formuler et entre alors dans une panique folle : je
me répète, je digresse, je fais des erreurs, je m’entends les faire, je tente
de rattraper en comblant le vide que tout cela engendre.
Devoir s’exprimer devant une
audience a toujours été une épreuve mais converser, dialoguer, entrer dans le
débat même si c’est pour avoir tort, juste pour le plaisir de faire un bon mot,
de malmener la pensée et au fond s’exprimer de quelque manière, ça ne l’a
jamais été. J’aime parler. Mais maintenant, je commence à ne plus pouvoir. Je ne peux plus m’écouter.
Perdre la parole pour ne plus avoir à la prendre ; j’en suis là.
Les causes, je les connais. Il y
a la confiance en soi qui depuis plus d’un an est au plus bas pour diverses
raisons. Je crois que j'ai trop parlé, de tout ce qui n’allait pas, trop souvent, trop longtemps. Evidemment,
en face, l’écoute s’est raréfiée, refermée. Je ne peux plus parler de ces
choses, car non seulement je me répète, n’avance pas, mais aussi parce que les
autres ne veulent plus entendre.
Paradoxalement, la parole des
autres inonde mon quotidien. A travers Twitter, l’écoute de podcasts, la lecture de presse de fond, des programmes de France Culture,
je me noie dans la pertinence et l’à-propos des autres. Je vénère
l’intelligence d’une Mona Chollet, recherche des interviews de Susan Sontag, note des tas de choses à lire (même si je me fais rapidement rattraper par ma forte propension à la procrastination).
Si cette accessibilité de la fulgurance me plonge dans des abîmes de
dépréciation personnelle (se confronter à l'intelligence des autres force à évaluer, en regard, la sienne), il a au moins le mérite de me rappeler la puissance
d’une parole précise et surtout bien formulée.
Petit florilèges des paroles qui m'ont touchée dernièrement:
- - « Dans
le genre de » d’Augustin Trapenard. J’ai toujours eu beaucoup de mal
avec Augustin Trapenard, sa voix mielleuse, son maniérisme pour parler de
littérature, j'ai toujours eu l'impression de voir un type se complaire dans l’auto-satisfaction (les portraits des Inrocks n'aidant pas à me prouver le contraire). Et pourtant, pourtant, en écoutant son interview dans l’émission de Géraldine Sarratia "dans le genre de", j’ai été très
agréablement surprise. D’une part, parce que je l’ai trouvé réellement drôle et percutant lorsqu’il s’agit de parler de son enfance, de son homosexualité.
Et puis parce que son univers est finalement habité de choses qui me touchent
profondément : Les hauts de Hurlevent, Anthony and the Johnsons, Joni Mitchell
(cette manière de qualifier avec autant d’acuité A case of you de chanson anthropophage, je ne sais pas pourquoi mais ça m’a soufflée).
- - Les nouveaux féminismes des Grandes Traversées de France
Culture. 5 émissions consacrées aux thématiques de la sexualité, du genre,
de la maternité… qui sont d’une intelligence rare tant dans la pluralité des
opinions qu’elles expriment, que dans ce ton jamais péremptoire mais toujours
percutant qui permet de comprendre les enjeux et le vocable du féminisme à
l’aube des nouveaux combats. J’ai adoré entendre toutes ces personnes parler
sur ces sujets de premier ordre.
-Le tour
de force de Sonia Devillers qui interviewe Elizabeth Lévy dans l’instant M.
Je trouve que Sonia Devillers dans l’instant M arrive toujours dans un temps
très contraint à adresser un sujet aux contours compliqués avec un sens de la
synthèse et de la pertinence qui m’épate. Cette interview était particulièrement
intéressante, d'une part parce qu'elle arrive à faire émerger d'une cacophonie sans nom, un réel propos sur la dilution des clivages politiques, la relation des média au politique, mais aussi parce qu'elle ne lâche rien, Sonia, c'est la pugnacité même mais sans hargne. Sonia, embauche-moi, je veux faire de l'analyse média avec toi.
-La
newsletter de Titiou Lecoq. Je ne suis pas une grande lectrice de newsletters, je ne prête réellement attention qu'à « la minute papillon » qui parle de nutrition et de cuisine parce que j'y apprends plein de trucs. Mais le deuxième objet que je consulte réellement, c'est la newsletter
de Titiou Lecoq du vendredi. Outre la compilation d’articles toujours
bien choisis, je suis toujours impressionnée par la manière dont cette
journaliste arrive à mettre en perspective, interroger le monde dans lequel on
vit, avec engagement et humour, sortir des sentiers battus. J’ai l’impression d’être face à une femme profondément intelligente,
curieuse, engagée mais qui pourrait être cette copine avec laquelle tu as envie de
débattre de tout, tout le temps, tout en buvant du vin. la preuve, elle vient de sortir un essai parfait sur le féminisme confronté aux tâches ménagères qui me parle particulièrement (je suis en train de le lire, c'est parfait, fouillé, drôle, engagé, didactique, bref je suis en mode fan).
-Les
introductions de Charlotte Pudlowski dans l’émission Transfert. Je crois
que j’écoute de plus en plus Transfert rien que pour ces introductions. J’aime
sa voix douce, ce choix des mots. Pour s’en rendre pleinement compte, il faut
écouter le début de l’émission du 21 septembre 2017 où elle lit cette fameuse description de la tentation du suicide de David Foster Wallace. J’étais en voiture, ça m’a
saisie.
Bon ce n'est qu'un bref aperçu car tous les jours, pleines de bonnes choses viennent nourrir mes yeux, mes oreilles et in fine mon cerveau. mais comme Daho vient de sortir un nouvel album et que j'ai écouté environ 25 000 fois cette chanson depuis, je déclare que je retrouverai la parole "après le blitz".
Photo par Delphine Chanet dont j'admire tellement le travail
Hello, voilà bien le titre le plus désuet du monde mais je suis dans une période mélancolique dont acte. Et puis on fête 3 ans de blog sans billet! Un bien bel exploit pour quelqu'un qui souhaitait écrire plus souvent et qui avait décidé de s'y mettre sérieusement... en 2014. Alors oui entre temps il y aura eu un enfant supplémentaire, un déménagement, un changement de travail, dix mille questionnements en mode "Qui suis-je? Où vais-je sinon dans le mur et lestée de 5 kilos en trop?", des achats compulsifs de livres jamais lus et des séances de yoga méditatives mais néanmoins sportives mais ça n'excuse pas tout...
Bref, pour repartir sur une note légère, je me suis dit que je me ferais bien une petite compilation des titres qui ont bercé mes trajets enfantins.
Pourquoi cette idée? La relecture d'une très touchante planche de Boulet + l'écoute de l'album "Sessions" de Sébastien Tellier qui comporte notamment une reprise de la Dolce Vita de Christophe + l'importance que mes enfants semblent porter au fonctionnement de la musique dans la voiture et ce, quelle que soit la longueur du trajet.
A la manière des parfums, les chansons que l'on subit enfant dans la voiture ont un goût d'éternité. Parce qu'elle sont lancées systématiquement à peine la clé tournée, parce qu'elles rythment des voyages un peu trop long, parce qu'elles sont synonymes de vacances, systématiquement commentées ou accompagnées de tentatives de chants et d'harmonises plus ou moins heureuses, parce qu'elles sont souvent jouées trop fort. Dans mon cas, il faut ajouter qu'il fallait attendre de rembobiner la cassette pour avoir une chance de les écouter une nouvelle fois? Il est donc difficile de ne pas les associer à la coupe au carré avec barrette, au sac Mickey en plastique transparent et à la banquette arrière de la 205 blanche, option wild eighties sans ceinture.
- "La Dolce Vita" de Christophe donc: Un type qui chante des chansons sur Stéphanie de Monaco ("Allooooo Stéphanie, ne raccroche pas"), qui parle de son amour pour les smokings en satin ou les vestes de soie rose, de construire des marionnettes et qui compose des trucs aussi fous que les paradis perdus. Tel son crépuscule, quand tu as 8-9 ans, tu ne sais pas si c'est pour rire ou si c'est grandiose. Maintenant tu sais.
- "Avalon" par Roxy Music: les années 80 à leur apothéose. Bryan Ferry et sa voix de velours, le saxo, les nappes de synthé et en même temps la chanson la plus classe et la plus sensuelle du monde.
- Hotel California des Eagles: officiellement la bande-sonde la lune de miel de mes parents (avec Sailing de Rod Stewart). Ils en parlaient avec des trémolos dans la voix (étant désormais chargée de famille, je ne peux que compatir). Accessoirement, les paroles de la chanson étaient très étranges, laissant l'imaginaire fonctionner à fond. Peut-être que ma fascination pour la déliquescence et les dernières heures du mouvement hippie vient de là. Les drogues et l'ombre de Charles Manson rôdent dans les derniers couplets...
- "Gaby, Oh Gaby" de Bashung: inusable, parfaite, surréaliste. La chanson qui plaît à l'enfant qui n'y comprend rien (mais qui sont Wanda et ses sirènes?) mais trouve quand même super chouette cette petite mélodie sautillante et ces mots qui claquent. "A quoi ça sert la frite si t'as pas les moules?" Tout est dit. Ensuite viendront 10 000 chansons de Bashung que tu continueras à vénérer sans trop rien y comprendre.
- Tout Elton John: ici c'est très difficile de choisir, une compilation de 2 cassettes (folie! un double album, donc une double K7) a longtemps traîné dans la voiture. Sir Elton y était bien excentrique sur la pochette avec ses lunettes de soleil et son petit chapeau à strass et surtout n'y apparaissait pas le mystérieux Bernie Taupin qui pourtant cosignait quasiment tout. Aujourd'hui encore je ne sais toujours pas à quoi il ressemble. Alors bien sûr il y a Your song, Crocodile Rock, Don't go breaking my heart, Rocket Man... mais j'aime particulièrement Daniel grâce à laquelle j'ai pu exercer toutes mes compétences en anglais dès le plus jeune âge.
- "The world is stone" par Cindy Lauper: alors là on parle plus d'accident qu'autre chose. Pour être brêve, un trajet Toulon> Paris de 8 heures, 2 cassettes de 2 titres (autre folie du marketing musical des années 90!) dans la voiture. Autant dire que je connais par cœur chaque inflexion de la voix de Cindy Lauper alors que je hais littéralement Starmania (ne me lancez pas sur le concept de l'opéra rock, ce serait sans fin et ça a généré des trucs improbables comme la comédie musicale sur Mozart et l'assassymphonie). Pour info, la seconde K7 2 titres présente dans cette voiture fin août 1991, c'était (Everything I Do) I do it for you de Bryan Adams, qu'avec ma sœur, on trouvait follement romantique... Heureusement les goûts évoluent, même Bryan Adams a décidé de changer de carrière depuis.
- The City of New Orleans de Johnny Cash: mon père aime bien la country. Je ne sais pas vraiment d'où lui vient cette appétence mais c'est amusant de voir combien l'écoute de Johnny Cash, d'Emmylou Harris et consorts le met en joie. Je pense que plus que la danse en ligne et le port du Stetson qu'elle sous-tend, il est surtout sensible aux voix et aux destins brisés que cette musique charrie. On en a donc soupé des compils de country avec The most beautiful girl de Charlie Rich, Stand by your man de Tammy Wynette... On râlait un peu tant ça pouvait être parfois un peu monotone, mais au final, je pense qu'avoir autant écouté ces classiques ont modelé certains de mes goûts tant j'aime les premiers albums de M. Ward et Cat Power et de Ryan Adams. J'aime aussi l'idée de ces femmes puissantes que la musique country a pu faire émerger, ou encore l'idée d'une musique pensée comme un paysage. Et puis the city of New Orleans c'est quand même la principale inspiration de la meilleure chanson de Joe Dassin, "salut les amoureux"!
- Les albums de chanson corse: alors là c'est vraiment liée aux vacances et à ma grand-mère qui ponctue chaque chanson par un "oh mais quelle jolie voix" ou fait taper son pied sur le sol pour marquer le rythme. On sent qu'on va vers Nice prendre le bateau pour Bastia et qu'on est en août. Un album particulièrement a été usé jusqu'à la corde: Cuntrasti e Ricuccate des Chjami Aghjalesi avec cette si jolie balade, Nanna. Ne l'ayant pas trouvée sur youtube, je repars sur les classiques.
- Suite logique, les chansons italiennes dont on est incapable de chanter les paroles mais qui sont si chouettes. Pas de snobisme là dedans, tout est bon à prendre de Lucio Battisti à Toto Cutugno, le tout c'est qu'il y ait une bonne ambiance seventies dedans et qu'on nous parle avec un accent suave.
Bon je suis restée sur les essentiels, je préfère vous éviter les chanteuses à voix et autres lubies qui heureusement n'ont eu qu'un temps. Dans mon cas, je me demande franchement ce que mes enfants retiendront de toutes ces écoutes en voiture, de la mélancolie c'est sûr (on a bien usé le Carrie and Lowell de Sufjan Stevens), de l'endormissement au son du Aventine d'Agnès Obel, des ricanements au sujet des Kids United, des enchaînements fous avec le Bohemian Rapsody de Queen, mais à l'heure où la musique dans toute sa diversité est bien trop accessible en permanence, la perte de la répétition jouera sûrement en défaveur de ces musiques madeleines.
Bon en même temps, ces temps ci ils sont à fond dans le disco... J'ai fait des enfants retro.
Que reste-t-il après la vision de Grey Gardens? Aussi étrange que cela puisse paraître venant d'un film, il reste surtout une odeur complexe. Un mélange d'effluves: celle de la moisissure qui aurait gangréné un pot de poudre de riz, le parfum ambré de l'huile solaire qui aurait tourné et l'odeur rance des vieilles fourrures. Grey Gardens sent la déchéance, la folie et la nostalgie.
Grey Gardens, c'est surtout un duo : Big Edie, la mère. Little Edie, la fille. Respectivement tante et cousine de Jackie Kennedy, que les aléas de la vie ont menées de la grande vie à la clochardisation, au déclassement. Vivant retranchées dans leur manoir des Hamptons devenu insalubre, elles semblent s'être extraites de la société en créant leur bulle. Bulle paradoxalement peu protectrice tant l'excentricité y dispute à la rancoeur. On y nourrit des rongeurs envahissants, on ne nettoie plus rien et pourtant on prend des bains de soleil, on improvise des danses et on se balade en manteau de fourrure dans la crasse tout en s'envoyant à la face les reproches les plus amers.
Grey Gardens est une oeuvre impudique, effrayante. Elle laisse entrevoir ce qu'auraient pu devenir les personnages magnifiques de Fitzgerald si leur auteur les avait laissé vieillir. Des êtres fantasques, perdus, enfermés dans le fantasme de leur existence d'avant. Constats amers: la splendeur n'est qu'éphémère, la frivolité vieillit mal, les relations exclusives mère-fille non plus.
Et pourtant... pourtant, la relation complexe qu'entretiennent ces deux femmes à leur passé, à leurs choix de vie, à leurs rôles en tant que mère et fille mais aussi leur excentricité nous les rendent terriblement attachantes et surtout fascinantes. Altières, purement bourgeoises, ces deux femmes ne peuvent - même inconsciemment - envisager la chute qu'avec panache.
Mais Grey Gardens, c'est avant tout Little Edie. Petite fille enfermée dans un corps de quinquagénaire, elle est l'archétype de la femme qui ne peut faire le deuil de sa beauté d'antan. En dépit de la misère ambiante, Little Edie flirte en permanence que ce soit avec les hommes qui la filment ou avec la caméra directement. D'où la coquetterie permanente, l'envie de prouver qu'elle reste avant tout un corps, souple, athlétique. Little Edie évolue ainsi tout au long du film en body et collants, talons, dos nu, maillot de bain, robe toujours ceinturée, nouée avec les moyens du bord afin de rendre en permanence le tissu toujours plus proche de ce corps autrefois courtisé.
Edith Bouvier Beale jeune
Edith dans Grey Gardens
Accessoire symbolique: les foulards dont elle recouvre ses cheveux. Ils changent au gré des plans, à motifs ou unis, simple serviette voire même chandail, ils sont toujours accessoirisés d'une broche, d'un bijou. Ils entourent ce visage fatigué par le temps et les ennuis mais dans le même temps lui donnent un aspect souverain mettant en valeur ces sourcils dessinés, cette bouche et ces yeux toujours maquillés. Lorsqu'ils sont sombres, ils donnent à sa figure une aura de martyre, de figure expiatoire de l'amour maternel.
Faut-il voir Grey Gardens? Bien sûr que oui. C'est un très beau documentaire sur la folie mais aussi sur le regret, l'amertume. La malice qui infuse tout le film et la bienveillance avec laquelle les deux réalisateurs regardent évoluer ce duo mère-fille permet de ne pas sombrer dans le pathos. Un téléfilm tentant de donner des clés sur la déchéance de ces deux personnages est sorti en 2009 et vaut surtout pour la performance hallucinante de mimétisme de Drew Barrymore.
Cette rentrée 2014 s'organise, pour moi, autour de plusieurs constats fortement domestiques:
1. Avoir un enfant à l'école = être dans l'obligation d'être à l'heure TOUS LES JOURS.
Déjà enfant, devoir se lever pour aller à l'école c'est juste l'horreur. Surtout l'hiver. Mais là, en tant que parent, c'est encore pire. Parce qu'on est en devoir, avec une rigueur et une régularité toute militaires, d'amener son enfant à l'heure sous peine de passer pour un mauvais parent et de jeter l'opprobre sur notre progéniture et sa descendance sur quatre générations. Impossible donc de passer outre ce satané "8h30" d'autant qu'on ne peut pas appeler ou envoyer un texto du style "J'arrive dans 5 minutes" (oui ce fameux texto que l'on envoie alors même qu'on sait pertinemment qu'il nous reste au moins 20 minutes de trajet). Pour les retardataires pathologiques comme moi, c'est un constat d'autant plus effrayant que cette situation va désormais se reproduire tous les matins durant un nombre d'années conséquent.
2. Avoir deux enfants = être la cible publicitaire la plus déprimante qui soit.
Quand on est en congé maternité, on redécouvre la joie des programmes télés à des heures improbables. On comprend d'un coup pourquoi l'émission Les Maternelles existe, à savoir:
- combler le temps entre le dépôt du premier à l'école et l'ouverture de la pharmacie pour acheter du sérum physiologique pour le deuxième
- donner à la jeune mère de famille la satisfaction de voir ce à quoi elle a échappé avec ces sujets tels que "Après mon accouchement, je me suis dédoublée" "J'attends des quintuplés".... Une thérapie express contre le baby blues.
Bon oui, à cette heure ci, on peut faire autre chose qu'allumer la télé mais a-t-on vraiment la disposition d'esprit pour Guerre et Paix à 9h du matin? (D'ailleurs, je tiens à signaler que dans le métro, à la même heure, on croise plus souvent Guillaume Musso que Dostoïevski). Bref, à cette heure-ci, devant sa télévision, on prend bien conscience de son statut très enviable de jeune mère de famille vu que les marques et leur achat média très bien mené, nous le rappellent gentiment. Tu es une femme dans ta trentaine et tu as des enfants? Tu dois t'intéresser au lait maternisé (ne culpabilise pas, toi aussi, tu lui donnes le meilleur), aux couches (regarde comme il sera heureux tout sec), l'homéopathie (des plantes, c'est naturel, c'est moins grave), les éditions jeunesse (oh regarde tu vas pouvoir l'occuper... et en faire un génie), les crêpes Whaou (n'oublie pas de le nourrir) et les pantalons increvables (toi aussi tu peux avoir un enfant de magazine, celui qui n' a pas l'air d'avoir fait la guerre quand tu le récupères à 16h30). Et puis, au détour de certaines publicités, on découvre les égéries improbables: Shakira pour Oral B. Hélène Seguarra pour des lentilles ("comme ça je vois mieux mon public")... Il y a aussi l'égérie un peu connue mais en fait non: le type qui joue le plombier dans Desperate Housewives pour le parfum Daniel Hechter (dans ce cas précis on peut parler de double peine: égérie anonyme pour marque tombée en désuétude). Bizarrement, ce n'est pas entre 9h et 11h30 que l'on tombe sur la pub pour le parfum Dior Homme avec son Robert Pattinson tout en oeillades de rebellou ou pour l'Iphone 5 ou encore sur les trentenaires cool et available d'Attractive World. D'une part, parce que, très basiquement, dans l'esprit de l'acheteur média, l'homme n'est pas concerné par ce créneau horaire (oh hein il travaille lui, il anime plein de réunions hyper importantes et son problème c'est de bien se raser en prenant un jet comme dans la pub Gillette). D'autre part, parce qu'on ne projette pas une grande envie de rébellion chez la mère de famille (à la rigueur elle peut rêver d'acheter des fringues en ligne sur les 3 Suisses - notre gym créative matinale à nous, les femmes - faudrait pas trop qu'elle s'éloigne du domicile familial).
3. Etre une femme = savoir casser les codes tout en étant un bon petit mouton.
Dans le domaine des parfums, ces temps-ci ce qui est important, en publicité c'est de tout envoyer balader, de s'affirmer. Message totalement paradoxal vu la standardisation et la logique de masse régnant sur le domaine de la parfumerie depuis quelques années. On voit ainsi Julia Roberts chez Lancôme briser les fils de cristal de ce monde de marionnettes (j'en appelle à Pierre Bachelet), Alicia Keys faire mollement tomber les "murs" d'or qui l'enferment pour incarner Dahlia Divin de Givenchy. Charlize Theron, comme d'habitude, se désappe pour Dior sur fond de London Grammar en grimpant littéralement à un rideau (grosse influence du Cirque du soleil ou des concerts de Pink, au choix). Chez Chloé, c'est Clémence Poésy qui incarne cette fille "différente", machine à fantasmes. Elle passe du coq à l'âne, fait du rock, embrasse goulument, puis se balade en robe de soirée sur les quais avec un sourire mutin ... mais frondeur (on comprendra que la fille Chloé ne prend pas des masses la ligne 13). Bref, tout ce petit monde envoie donc valser les conventions avec beaucoup de conviction et dit non à tout pour affirmer sa singularité. Evitons tout cynisme mais c'est quand même au final pour promouvoir des parfums qui sont bien peu singuliers. L'objectif de ces campagnes, rappelons-le, étant de pousser tout le monde à porter le même parfum le temps d'une saison... Si on y regarde bien, il n'y a que Cate Blanchett pour dire "Si" à tout dans la campagne de Giorgio Armani. Mais là on est dans le oui pour vivre la vie en grand (séduction, amour, émotion...) donc ça compte pas trop puisque c'est une forme de rébellion en soi (vivre pleinement, c'est refuser de vivre "petit" donc en gros renoncer à penser à ses impôts pour crier dans le vide en tenue glamour).
4. Se faire livrer les courses = vivre des moments très Curb your enthusiasm à un rythme quasi hebdomadaire.
En vrac : Dois-je donner un pourboire? Je vis au 3eme sans ascenseur, dois-je culpabiliser auprès du livreur quand je le vois monter à l'article de la mort (mais en même temps je l'ai bien validé ce panier en ligne...)? La livraison est censée se faire dans les 2 heures, si je sors deux minutes acheter le pain, est-ce que ce n'est pas juste le moment où le livreur va se pointer? Des grands moments de solitude, vous l'aurez compris.
5. Etre temporairement une femme au foyer = croiser des adolescents, des vrais. `
Oui parce qu'ils sortent du lycée à 16h30 aussi... Alors bon je remarque des tendances, comment dire... intéressantes chez l'adolescent. Notamment, le port du t-shirt à message. On pourrait s'attendre à un finement envoyé "La guerre c'est mal" mais non, ces temps ci la tendance est au message auto-dévalorisant et fier de l'être. J'ai ainsi pu croiser le "French bastard" et "Modasse - Connasse". Je n'ai rien à ajouter sur ce point si ce n'est qu'en mon temps il y avait bien eu le fameux Don't touch (avec empreintes de mains sur la poitrine) qui était à peu près du même acabit. On assiste aussi à un gros retour de la No-name, genre de superga compensées qu'on pensait tombée dans les oubliettes de la mode pour de saintes raisons. Mais non, elle revient et elle est aussi laide qu'avant. Chose inaltérable en revanche, la tendance au mimétisme reste le grand classique de l'adolescent et c'est toujours aussi chouette à observer. Par contre, clairement avec une poussette ou un bébé en écharpe, on se prend directement notre grand âge dans les dents quand on passe à côté d'une bande de clearasil.
Ou sinon le titre de ce post fait référence au livre totalement déprimant mais néanmoins bien de Rachel Cusk, Arlington Park.
Bon et puis parce que ce clip est une référence savoureuse à un des films de mon adolescence et que la chanson est bien, voici Iggy Azalea et son très bon fancy:
Bon ces temps-ci je n'écris rien, j'attends, je réfléchis... et j'angoisse. Dans ces moments, trouver un réconfort est heureusement possible; cela passe souvent par:
- manger du nutella ou de la purée d'amandes;
- faire les soldes en ligne (et ensuite annuler le panier, non ta vie ne sera pas plus simple avec ce joli sweat Maison Labiche)
- faire du granola maison;
- pratiquer le binge-watching ou regarder Tellement vrai (la dernière fois, ça mettait en scène des fans de Lorie, c'était énorme);
- faire beaucoup trop de lessives (la grande victoire du propre sur la terreur intime);
... mais surtout et plutôt écouter la voix de Morrissey.
Morrissey a ravi mon coeur et mes oreilles à la fin du lycée. Bien sûr, les Smiths étaient déjà séparés et j'attribue pleinement aux Inrocks cette "révélation" musicale tardive. Plus exactement, c'est grâce à la compilation "The Smiths is dead" éditée par le magazine. Beaucoup de groupes que j'adorais (The Divine Comedy, Placebo, The Boo Radleys, Supergrass....) y reprenaient les titres de l'album phare du groupe ("The Queen is dead").
A cette époque, il faut savoir que je pouvais acheter n'importe quel bien culturel uniquement sur la foi d'un petit sticker ajouté sur la pochette ou couverture signifiant qu'il s'agissait d'un choix Inrocks. C'est donc comme ça que j'ai acheté trois maxis différents de Common People de Pulp, lu des poèmes de Houellebecq parlant d'ordinateurs, traqué les aventures de Tank Girl ou vu des films japonais improbables avec des surfeurs muets).
Côté musique, si on y ajoutait la caution Magic, alors là c'était la folie.
The Smiths is dead donc, avec sa pochette reprenant le beau visage cassé de Kes, le héros maltraité du film de Ken Loach. Quelle autre image pour me donner envie d'écouter tout d'une traite, moi si encline à aimer les histoires tragiques sur fond de lande pluvieuse, moi, si fascinée par l'Angleterre? Si j'y rajoute le fait que dans le livre sacré de mon adolescence -Trainspotting d'Irvine Welsch - un des personnages, Spud, citait un des couplets de There is a light that never goes out, on peut dire que tout était fait pour que j'écoute le disque original.
Mais pourtant, l'approche n'a pas forcement été immédiatement foudroyante. J'avoue même avoir été un peu déçue. Je crois que je m'attendais à quelque chose d'énorme et je me retrouvais avec un son qui me semblait vieillot, des mélodies peu évidentes... Mais et heureusement, peu à peu, le charme a opéré. Doucement, vicieusement. Les chansons des Smiths ont en effet des apparences trompeuses, une guitare sautillante qui fait écho à des thèmes terribles, une voix de velours qui assassine ses ennemis, sans répit, des manières d'aristocrates portées par des prolétaires. Le sang sous les lys.
Après leur séparation, c'est Morrissey qui continuera le mieux son chemin avec des disques parfaits et d'autres plus inégaux. Mais une constante, cette voix souveraine. La plus classe au monde. Celle d'un crooner affranchi, celle qui fait que Now my heart is full, Please, please, please ou Everyday is like sunday vous donnent instantanément envie de pleurer.
Je me souviens vraiment très bien de la première fois que je l'ai vu en concert. Il était déjà bien usé mais je sais que j'étais complètement transie d'amour et de fascination. J'aurais pu pleurer tellement j'avais l'impression qu'un rêve se réalisait... Je suis toujours surprise de constater l'effet que peut produire un artiste sur un être humain normal - j'entends : non adolescent - Je crois que j'avais ressenti la même impression de terrassement intérieur quand j'avais vu Michael Stipe de R.E.M lors de la tournée Monster - oui j'aime les garçons fragiles et végétariens). L'impression de voir s'incarner enfin devant moi un personnage relevant de la pure fiction, de l'imaginaire.
Car Morrissey, c'est aussi un personnage de roman. Un être sans concession, dans ses propos, ses goûts, ses affectations. Même si j'ai déjà beaucoup lu de choses sur lui (il faut aussi regarder l'excellent documentaire "The importance of being Morrissey"), j'avoue que j'ai hâte de me procurer son autobiographie... Preuve de son côté diva, celle-ci n'est pas traduite... parce Moz trouve parfait qu'elle soit éditée par Penguin Books.
Voilà, c'était la minute fan attitude, je retourne à ma purée d'amandes.
Il paraîtrait que les années 90 reviennent en force. L'esthétique Normcore tout ça, tout ça. Bon c'est vrai que, ces temps-ci, si on entre dans un H&M, l'apparition d'un sac banane parmi toutes ces propositions à base de nylon, de mom jeans et de cropped-tops ne serait finalement pas si surprenante. Mais bon... je trouve que c'est plutôt amusant de voir la manière dont le marketing et le massmarket n'ont bien voulu retenir (sciemment ou non) qu'un certain aspect des nineties, le versant le plus coloré et le plus décomplexé, alors même que cette période est surtout, pour moi, liée à une esthétique très particulière, pas pop pour un sou.
Dans mon souvenir, si les années 90 doivent être placées sous le signe d'une couleur, ce serait le gris. Pas un gris perle, doucereux, non, un gris béton, acier. Pourquoi? Parce que c'est une période où cette couleur et le sentiment qui l'accompagne ont connu leur apogée.
Une époque qui parce qu'elle succédait à une ère d'hédonisme important (les années 80 et l'avènement de l'argent, du consumérisme mais aussi d'une certaine vision du fun) se devait d'être en apparence plus simple mais aussi plus grave. Le capitalisme s'était certes imposé mais le sida, l'émergence des problématiques environnementales et la crise étaient passées par là.
L'omniprésence de l'argent y est devenu paradoxale: son culte reste bien présent mais son accession ne se vivra désormais plus de la même manière; sortant d'une dynamique outrancière, il devra désormais faire voeu de discrétion, de simplicité voire de chasteté et surtout regarder vers le futur. Les champs de spéculation du coup se déplacent; investir dans le cérébral (quitte à finalement l'appauvrir), le politique, le "beau"... Et c'est ainsi que le domaine de l'art contemporain devient le nouveau terrain d'expression de la richesse.
Dans la mode, la décennie 90 se traduit pas une esthétique minimaliste et par la montée en puissance des designers new yorkais (New York, capitale financière du monde) et japonais, la suprématie de l'épure et l'émergence des corps androgynes, des tissus hybrides et des matières techniques. Le vêtement n'est pas là pour mettre en spectacle le corps, faire qu'il se démarque mais pour l'accompagner (d'où l'appropriation progressive des matières techniques issus du monde sportif), se fondre dans la masse puisque riche ou pauvre, tout le monde se doit de faire profil bas.
Cela donne Eres qui découpe ses maillots au laser, le lancement d'un parfum unisexe mythique (CK One) et son flacon volontairement sans prestige, les créations de Donna Karan, les pubs de Miu Miu ou de Jil Sander où l'essence de l'élégance se trouve dans une paire de mocassins, une chemise blanche ou un col roulé noir. Les icônes de cette époque sont à chercher du côté de Gwyneth Paltrow, de John John Kennedy et Carolyn Besset, Kate Moss, raie sur le côté, queue de cheval basse et blond bébé à la clé. Les packagings de Muji ou de Shu Umera sont portés aux nues. Transparence et monochromie sont les maîtres mots.
Côté maquillage, c'est le règne du nude, on veut des paupières doucement irisées, un teint pâle, des sourcils nets. Seule la bouche reste un terrain de jeu (grande époque du gloss). L'essentiel c'est d'être le plus clean possible, le moins artificiel mais pas pour autant le plus sain. On est en effet très loin des préoccupations écolo et de la fit attitude, la chimie est reine (il n'y a qu'à voir combien le fait de voir affiché toute la composition des produits Kiehl's ne fait alors peur à personne), le corps sous contrôle également. La mode européenne est envisagée comme un enfant terrible car justement elle essaye de préserver une dose d'érotisme; mais pour pouvoir être pertinent dans cette époque maussade, cet érotisme ne doit pas se fonder sur un rapport ludique au corps, il doit être conquérant, signifier le pouvoir et structurer le corps (Alaïa, Versace, Gaultier).
Bref, quand je regarde le soit-disant revival qui hante nos magazines, je ne retrouve pas forcement ces influences là mais plutôt la traduction adolescente des années 90 (la série Beverly Hills, le film Clueless, l'esthétique MTV...). Alors oui bien sur, les jeans taille haute, un poil trop délavés, les gilets de serveur en velours ras, les chaussures à bout carrés et à semelles trop épaisses ont eu la part belle dans ces années là, bien sûr qu'on ne peut voir cette période qu'à travers le prisme de la crise.
Mais réduire les années 90 à cette proposition colorée et soit-disant décomplexée, c'est vite oublier que sous couvert de recherche d'une certaine normalité, les années 90 correspondent avant tout à l'entrée du monde dans la dépression moderne. Dans les pubs, sur les podiums, on ne sourit plus.
Bon heureusement, dans les années 90, il y aussi eu beaucoup de bonne musique. Donc on profite de la pompe ambiante 2014 pour écouter The Courtneys. Allez cheers!
Je l'avoue, je suis une bille au piano. J'ai appris laborieusement cet instrument quand j'avais 8-9 ans et on peut dire qu'on était loin du petit génie.
D'une part, l'ajout d'un énième apprentissage en cette période douloureuse de leçons de Bled, de poésies à réciter et de tables de multiplication à savoir par cœur, relevait pour moi de la torture pure; d'autre part, à cette époque, évoluant dans un imaginaire intérieur où le comble de l'esthétisme s'incarnait dans un Petit Poney turquoise à cheveux rose argentés et dans les synthés de la B.O du Grand Bleu (Eric Serra et ses longues plages synthétiques avec cris de dauphins, c'était quand même quelque chose), la perspective de devoir s'astreindre à jouer des vieux morceaux de vieilles personnes sur un vieil instrument soulevait en moi des râles de flemme aigus.
Sympa comme perspective, non?
Pourtant, pendant un moment très furtif, avoir un piano blanc so eigthies à la maison m'était apparue comme une bonne idée: je pensais que j'allais pouvoir rapidement me la donner façon Elton John ( "Il jouait du piano debout..."). Mais non non, la méthode rose et le déliateur n'ont pas réussi à faire de moi quelqu'un qui réussit à enchaîner les gammes avec souplesse et furie.
Bref, apprendre le piano ne fut pas pour moi un grand moment d'épanouissement artistique et aussitôt que je fus libérée (sans trop de mal, vu mon niveau) de cette activité totalement ingrate à mes yeux, mon enfance et mon adolescence furent emplies de joie et de perspectives de libertés sans fin.
Malheureusement, on se retrouve toujours rattrapée par sa flemme... La musique a toujours eu une part importante dans ma vie, et mon incapacité à pianoter quoi que ce soit alors même qu'un jour, "j'ai su" (même juste un peu), me paraît désormais complètement absurde. J'ai une révérence sans fin pour les musiciens et je ne sais pas pourquoi mais je suis d'autant plus fascinée par les pianistes. Le son d'un piano peut être tellement élégant. Alors oui aujourd'hui, je veux savoir jouer du piano comme ça:
Du coup, à 33 ans, le piano droit blanc est revenu à la maison (modernisé quand même) mais je ne sais pas pourquoi je procrastine. Je me dis qu'il faut que je m'y mette mais je le regarde avec timidité. Je me trouve des excuses (il faut que je reprenne des leçons) mais au fond je sais bien que cela me renvoie au fait que je n'aime pas être laborieuse et que là si j'arrive à déchiffrer trois lignes de partitions, je suis déjà exténuée (mais pourquoi la clé de Fa, pourquoiiiiiii?). Par ailleurs ma capacité à faire bouger ma main gauche indépendamment de ma main droite est très limitée. Bon du coup je le regarde certes, mais il va falloir que j'arrive à en faire quelque chose. En attendant, je mets Radio Classique et je bave en écoutant Martha Argerich.
Le style de Patti Smith dans les années 70, c'est un peu le condensé de l'allure, du style rock. Un long corps un poil trop décharné, des cheveux pas vraiment coiffés et surtout une allure bâtie à partir de trois fois rien. Une robe qui tombe en lambeaux dont le côté romantique verse immédiatement dans le gothique, des pièces issues du vestiaire masculin, trop grandes ou justement trop serrées, des boots usées jusqu'à la corde, un teint de vampire et un maquillage qui laisse entendre les nuits trop courtes.
Même si la figure de Patti Smith a tendance à devenir un peu pénible avec le temps (d'où vient cette manie de convertir les icônes subversives en "grandes dames" et "grands messieurs" jusqu'à ce qu'ils trouvent leur compte dans cet hommage permanent) et que ses derniers albums ne sont pas follement intéressants, impossible de nier l'influence qu'elle a pu avoir, le choc qu'elle a pu représenter dans la représentation des femmes dans le rock.
Ses textes scandés comme des prêches, son allure de corbeau à l'exact opposé d'une poupée solaire telle que Debbie Harry, sa foi paradoxalement païenne, son charisme, sa révérence pour la poésie sont autant de choses qui font qu'aujourd'hui encore des chansons telles que Easter, Because the night, Gloria n'ont rien perdu de leur puissance.
L'expo Land 250 à la Fondation Cartier en 2008 m'avait beaucoup marquée tant elle démontrait la cohérence de son univers. Patti Smith a des obsessions, Rimbaud, la France, la poésie et ne cesse de tourner autour. Patti Smith est une fausse introvertie, elle laisse à voir facilement son âme, ce paysage hanté et chaotique. C'est une artiste, au sens noble du terme, prise dans un même élan de création et de révérence continue à ses fantômes.
Dans son livre Just Kids, Patti Smith retrace son arrivée à New York, sa rencontre avec Mapplethorpe, son entrée dans le rock'nroll circus, l'écriture est toujours juste, jamais pesante de nostalgie. J'en recommande chaudement la lecture en anglais. On comprend combien la jeunesse de cette femme a pu être à la fois folle, déstabilisante et foudroyante, et combien les artistes ont pu trouver dans le New York d'alors, fauché et anarchiste, une terre d'accueil et de perdition.
Petite fouine que je suis, j'avoue que si Just Kids développe très bien le lien si particulier qui l'unit à Mapplethorpe, j'aurais aimé, en savoir plus également sur sa relation avec Sam Shepard, acteur superbe et énigmatique.
Mais bon, si on veut se rendre compte de la manière dont Robert Mapplethorpe a contribué à faire de Patti Smith une icône, il faut vite courir voir la rétrospective qui se tient actuellement au Grand Palais. Sur ces beaux conseils de lecture et de sorties culture, cheers!
Ouhlala mais le soleil est revenu! Les pieds crient leur envie de liberté, le corps réclame sa photosynthèse et les origines sudistes prennent le dessus. J'ai donc de nouvelles obsessions:
> Je veux une veste chinoise indigo comme celle que beaucoup d'hommes en portent en Corse (je n'ai jamais su la raison si ce n'est que, pour moi, ça constitue l'uniforme des vacances). Je m'en veux un peu parce que j'en avais une, adolescente, dont je me suis débarrassée un jour, en me disant que de toutes manières, je vivais désormais au pays du grand froid (Paris). Mais cette petite chose qui se délave (indigo dilemne) immédiatement (en gros dès la sortie de la boutique, tu ressembles à un schtroumpf) est particulièrement difficile à trouver. Elle existe souvent seulement pour les hommes donc dans un format 10 fois trop grand (tu ne ressembles à rien dedans ou si à un bagnard) ou en version trop sophistiquée (avec des petits détails pas beaux qui visent à montrer combien elle est chinoise). Or moi je veux la basique de chez basique, celle que tu vas devoir plonger dans deux grands bain de vinaigre en espérant qu'elle dégorge tout ce qu'elle a à donner... Je ne désespère pas de la trouver mais je sens que ça va être compliqué...
> Je veux également des espadrilles mais je veux qu'elles soient un peu sympas parce que bon l'espadrille basique, c'est quand même pas l'eldorado du glamour. Et donc cela signifie qu'il faut y ait au moins un peu de paillettes dessus. Ce modèle Arsène semble d'un prix relativement raisonnable (30 euros), et surtout y a de la paillette et du rose!!! Bon ok c'est pas du cuir, c'est de la toile mais c'est un peu l'essence même de l'espadrille d'être en toile...
> Je veux un chapeau en paille: bon je veux pas un panama, ça ne me va pas trop et tout le monde en porte dès que le soleil pointe son nez. Non moi je veux cette petite merveille qui vient de chez Maison Michel autant dire que c'est hors de question (d'autant plus que ladite merveille est issue d'une ancienne collection). Mais, pour le plaisir des yeux, observons la de plus près: oh du liberty Capel bleu marine! Oh regardez ce cannage comme il est délicat et comme il protège à peine! C'est ça le luxe: l'inconfort et les coups de soleil mais avez style!
> Je veux des lunettes de soleil: alors oui j'aurais pu aller vers un modèle basique, un solide, des Persol (qualité, solidité, écaille sombre et classe innée) mais bon là encore, le combo été//je suis la reine du minimalisme ne va qu'aux filles aux grandes jambes qui peuvent se permettre de porter le cheveu wet (là où sur toi, on a juste l'impression que tu as les cheveux gras). Bref, en termes de lunettes, dans mes rêves, je choisirai cette paire totalement girly de chez Miu Miu (mais en rouge).
Voilà, à défaut de pouvoir satisfaire toutes ces envies très matérielles, régalons nous de ces saveurs d'été qui arrivent...
Parfois c'est un peu épuisant d'être une fille, d'évoluer dans un univers de filles, d'avoir des amies filles. Mais c'est un épuisement heureux car au final, même si j'aime beaucoup la compagnie des garçons, je trouve les filles souvent plus complexes, plus attachantes et de fait plus intéressantes.
Loin de moi l'idée de théoriser sur l'influence du biologique sur le psychologique tant je suis convaincue que nous sommes avant tout le produit d'une société, d'une culture. Comme le dit si bien Simone de Beauvoir "on ne naît pas femme, on le devient" (la lecture du Deuxième sexe devrait être rendue obligatoire, ça rendrait les débats actuels un peu moins idiots).
Aujourd'hui, il y a beaucoup de femmes qui travaillent sur la représentation du féminin et mènent des petites révolutions qui se révèlent à la fois douces et tranchantes. Joyce Caroll Oates bien sûr, qui n'a jamais aussi bien parlé de la pression sournoise exercée sur les femmes que dans Blonde, Annette Messager à travers ses œuvres obsédantes et angoissantes, Annie Ernaux et j'en passe mais il y a également des figures plus directement accessibles telles que Lena Dunham dans Girls ou Nine Antico avec le formidable Girls don't cry. Des femmes qui manipulent la question du féminin avec une contemporanéité et une immédiateté rafraichissantes.
Girls, ce n'est pas vraiment nouveau; voici trois saisons que cette série nous emmène voir évoluer Hannah et sa petite bande dans les dédales de la post-adolescence. On a beaucoup glosé sur cette série, tout le monde s'arrache désormais Lena Dunham parce qu'elle est fun, ne se prend pas au sérieux et tente à sa manière d'imposer sa patte dans un monde qui réserve souvent les ascensions spectaculaires aux hommes. On lui demande son avis sur à peu près tout et rien mais j'ai l'impression que parfois, on passe à côté de ce qui fait de sa série, une grande série, qu'on reste en surface, parce que oui elle y montre beaucoup son corps et que dès un corps est exposé, il devient le seul sujet.
Alors c'est certain, on sent un certain penchant pour l'exhibitionnisme, mais dans Girls, ce que l'on voit, ce sont surtout des femmes en devenir, des figures qui
cherchent leur place, se heurtent à la vision que l'on projette d'elles,
et à ce qu'elles pensent être en devoir renvoyer ou pas.
Et puis, Girls ne fait pas dans la politesse, on n'y bâtit pas une vision de la femme sympathique ou rassurante. Cette série montre la part de monstre narcissique qui réside en chacun de nous et donc en chaque femme aussi; la "bande de copines" ne fonctionne pas de manière classique, elle peut être le lieu de mesquineries sans nom mais qui ne s'apparentent pas aux guerres ouvertes telles que nous les montrent les "films de filles" habituels (les belles contre les moches, les belles contre les intelligentes, ....), ce sont plutôt des guerres d'individualités, de personnages qui évoluent et ne se répondent plus là où avant, le rapport fraternel prédominait. Girls montre que, dans une série féminine, le corps peut être à la fois visuellement omniprésent et quasi absent de la dynamique du récit. La sexualité y est la même que dans des œuvres plus masculines; ni érotisée, ni glauque, elle peut être ratée, sublime, maladroite, sujette à questionnements sans pour autant verser dans les recettes des quizzs de Glamour, Elle et consorts.
Extrait de Girls don't cry - Nine Antico
Aujourd'hui dans mon travail, le nom de Nine Antico a circulé. D'un coup, je me suis rappelée combien j'avais aimé ses albums et notamment Girls don't cry. En lisant cet article, le rapprochement entre cet album et la série Girls m'est apparu évident. Pour paraphraser Jean-Claude Loiseau, l'auteur de l'article en question, oui, en tant que femme artiste, lorsque l'on traite de la question du féminin, on peut être complice mais pas complaisante. On peut vouloir respecter ses personnages, ne pas verser dans le stéréotype ou justement le faire dévier, lui donner une autre perspective. Comme dans Girls, on peut avoir l'ambition de donner à ses personnages féminins une chance
d'être elles-mêmes, c'est-à-dire le plus souvent, dépourvues de flamboyance,
d'intelligence, de sexyness ou d'altruisme comme nous le sommes toutes et tous, en tant qu'être humains et non en tant que représentants de notre sexe.
Nine Antico et Lena Dunham parlent certes de filles et je pense que beaucoup de garçons peuvent ne pas se
sentir intéressés par les histoires qu'elles déroulent, mais elles ne sombrent pas, pour autant, dans la facilité, fondent leur récit sur l'intériorité de leurs personnages, sur ce qui les constitue en tant qu'individus. Le caractère féminin ne vient finalement qu'ajouter une
dimension tragique supplémentaire à la dynamique générale, creusant un peu plus les
plaies parce qu'il est courant que les filles soient plus dures envers
elles-mêmes que les autres.
Comme je ne sais pas finir mes réflexions et encore moins mes billets, je mets un lien de pure Riot Girl (non je ne vis pas dans les années 90, la machine à remonter le temps fonctionne juste très bien sur moi).
Voici une image tirée de la nouvelle identité publicitaire de la marque Alain Figaret. Quand j'ai vu cette affiche dans la rue cet hiver, je me suis dit que vraiment la publicité tombait parfois complètement à côté. Alors oui, le jeune homme est pas mal, la photo réussie, le noir et blanc assez léché, mais pitié.... pourquoi cette marque est allée se fourvoyer dans le recyclage de la figure un peu pénible du hipster à barbe???
Je vois tout à fait le brief de départ donné à l'agence: Alain Figaret, marque de chemises de qualité, a besoin d'un bon coup de frais; aujourd'hui son public se compose d'hommes de cinquante ans assez classiques qui portent facilement un pull rose noué sur les épaules. Pas tombé dans la désuétude de Façonnable, pas dans le public d'Eden Park et pas aussi abordable que Café Coton, Alain Figaret se fait petit à petit concurrencer par des marques ultra-classiques mais plus jeunes telles que Vicomte A. Bref, il est temps de regagner des parts de marché, de rajeunir la cible d'autant que rebondir sur le retour à un certain classicisme dans la mode paraît être une opportunité intéressante (cf. le retour de la Barbour, des mocassins docksides Sebago, les cols claudine, les pulls pur shetland, les chemises bien repassées aux coupes droites et rigoureuses, les cartables Filson...). 16eme arrondissement de Paris, tes codes ne font plus peur à la foule branchée du 11eme arrondissement. Bon, on en est pas encore, quand même, à s'afficher avec un mini sac à dos Longchamp pliable rose mais mais...
Bref, j'ai moi même des vieilles chemises Alain Figaret (mon côté jeune fille qui a connu l'uniforme de pensionnaire) et c'est vrai que leur coton est beau, qu'elles sont bien coupées et ont su résister au temps qui passe avec élégance; du coup je me dis qu'en effet, il y a quelque chose à faire pour que cette marque retrouve un territoire un peu plus tendance, qu'elle séduise un public plus jeune. D'autant que d'autres ne se privent pas de vendre à prix d'or un savoir-faire "made in France" qui s'appuie un peu trop sur l'image et pas vraiment sur la réalité de leurs productions.
Je trouve toujours excitant d'assister au renouveau créatif et publicitaire d'une marque. La dernière en date qui m'a marquée, c'était Rodier. Voir cette marque s'épanouir sur un nouveau territoire tout en gardant ses pieds ancrés dans son savoir-faire, c'était amusant et puis très réussi. Il y a d'autres
exemples comme Carven, Kenzo voire même dans un autre style le
revirement assez Slimanien de de Fursac.Toutes ces marques ont su lier un nouveau style à une nouvelle image. Ils ont su s'approprier les tendances mais pour en tirer une nouvelle proposition. On sent que Lacoste essaie également de faire ça depuis le passage de Christophe Lemaire mais le manque de répondant en boutique fait que cela ne fonctionne pas tout à fait. Petit Bateau, quant à elle, tente des choses intéressantes mais entre les collaborations qu'on ne comprend pas toujours (Christian Lacroix?), la réutilisation permanente et en flux tendu de ses gimmicks iconiques, là encore le potentiel d'amélioration n'est pas complètement exploité.
Mais alors pourquoi, dans le cas d'Alain Figaret, face à un brief a priori intéressant, la réponse se révèle-t-elle aussi tristement paresseuse?
Quand je regarde cette publicité, j'y vois tous les clichés de la marque qui cherche à draguer le trentenaire parisien à tout prix:
- On va mettre un barbu parce que la barbe c'est comme le barrista, c'est désormais incontournable. Portland meets Paris en un seul visuel.
- Pour la campagne, on va lui
mettre un nœud pap, trop swag, en plus, on peut rebondir sur la tendance
Stromae et taper large dans l'imaginaire.
-
Notre barbu se fiche des codes, il est un peu métrosexuel mais pas trop
(il a des rides, il accepte ses rides), il se balade en tuxedo en plein
après-midi parce que voilà, c'est ça la classe....
- On va mettre notre barbu sur un skateboard parce qu'aujourd'hui, si tu vas place de la République tu vois tous ces jeunes pères créatifs qui tentent de renouer avec leurs 15 ans (de manière un peu pathétique) en faisant des flips un peu loupés... Et puis le skate, c'est la rebellion... L'invoquer c'est induire le fait qu'on sorte des sentiers battus, qu'on s'affranchit de tout (et du code de la route surtout) et là tu vois en quoi l'agence s'est clairement fourvoyée: être rebelle, c'est faire du skate rue de Rivoli, le long des Tuileries, c'est sûr que là on est pas dans Wassup Rockers ou dans Paranoïd Park... On a bien envie de les mettre devant le très intéressant documentaire sur la manière dont la contre-culture skate s'est emparée de New York, Deathbowl to Downtown et combien elle a souffert de la gentrification progressive de la ville.
- On pourrait se dire que ce n'est qu'une erreur mais non, si on regarde la totalité du look-book (que je vous épargne ici) on retrouve notre barbu portant péniblement son vélo (bon là clairement il y a eu erreur, parce que le barbu, le vrai, porterait un fixie or là, il y a des freins, peut-être y a t-il eu un problème de stylisme vélo le jour du shooting??? Je m'interroge).
- De même, notre barbu porte des bretelles, marche toujours hors du trottoir, se couche négligemment sur une fiat 500 vintage; autant de signes qui pourraient tous finir dans "Où est le cool cette semaine?", la rubrique totalement vaseuse des Inrocks.
Ahhhh, ça pourrait durer des heures...
Cela me fait un peu de la peine de taper comme ça sur Figaret alors qu'il y a clairement bien d'autres méfaits publicitaires plus graves commis chaque jour (on parle de l'agro-alimentaire?) mais là cette publicité m'a vraiment fatiguée, je me suis dit qu'on ne poussait pas les annonceurs à être créatifs et que c'était dommage... On croit qu'une publicité va fonctionner, va pousser à l'identification parce qu'elle accumule les codes aspirationnels. Mais non, les publicités qui fonctionnent le mieux sont celles qui, finalement, ne sont pas saturées de codes balisés, celles qui savent s'affranchir et créer justement de nouveaux émules. Je me demande si, dans les prochains visuels, notre barbu se retrouvera adossé à un buffet scandinave, dégustant un latte affublé d'un beanie.
Allez cheers! Je vais boire un bubble tea matcha en écoutant Sonic Youth (enfin, non ça c'est dans mes rêves, je vais aller travailler).