mardi 9 juillet 2013

Vestiaire iconique #3: la robe longue en jersey de Joan Didion



Il y a une certaine constance dans les photos représentant les grandes heures de Joan Didion. Une cigarette qui se consume, le regard déjà grave alors même que le pire n'est pas encore arrivé, la présence d'une voiture de sport qui laisse penser qu'on vit vite et dangereusement. Et puis il y a souvent une robe ou une jupe longue faite dans une maille aussi légère que l'ossature de l'écrivain.

Joan Didion est un écrivain couteau suisse, dans la grande tradition américaine, à la fois journaliste, essayiste, scénariste et romancière. Ses romans gardent la couleur de ses reportages, une écriture sobre, descriptive et à la recherche du mot juste. Chroniqueuse hors pair des années 70, elle conserve une distance appréciable quant à la mythologie de cette époque, en révélant l'angoisse sous-jacente, la paranoïa ambiante.

Vêtement aussi sobre que son regard sur le monde, camisole de douceur pour femme à jamais frappée par le deuil, matière fluide pour être en perpétuel mouvement, la robe longue de Joan Didion est un vêtement reflet.

Cheers

lundi 8 juillet 2013

Présumée innocente



Depuis quelques jours, plusieurs idées se télescopent dans ma tête. La réécoute d'un album qui a beaucoup rythmé mon adolescence, la lecture d'un post de Café Mode sur le site Part Nouveau et la consultation de sites en tout genre m'ont fait réfléchir aux contours du concept d'influence.

Le blog Part Nouveau décrypte en effet la résurgence des images du "passé" dans le travail photographique et stylistique d'aujourd'hui en centrant son approche archiviste sur la mode. Sa lecture est bien sûr passionnante et m'a fait repenser à toutes ces fois où une image en convoquait une autre de manière plus ou moins ostensible.

Si la réappropriation d'images est omniprésente dans l'éditorial classique, elle l'est aussi sur les blogs avec parfois un effet d'entonnoir assez fascinant. Pour exemple, il fut un temps où le blog thecherryblossomgirl proposait, de manière totalement revendiquée, une déclinaison de l'univers de Sofia Coppola, elle-même fortement influencée par les photographies de William Eggleston et de Joseph Szasbo. Impossible de ne pas être amusée du coup par la multiplicité des influences à l’œuvre pour la production d'une seule image. Pour exemple, je pense particulièrement à cette photo d'Eggleston représentant une jeune femme alanguie sur l'herbe, principale inspiration de Sofia Coppola pour figurer Lux Lisbon au petit matin de sa prom night, et qui a depuis fait l'objet de centaines de déclinaisons sur différents blogs féminins.

W. Eggleston - “Untitled,” 1975

Sofia Coppola - The Virgin suicides
Thecherryblossomgirl.com

La réinterprétation d'images est devenu un phénomène assez massif et ne puise pas seulement ses sources dans la photographie ou le cinéma.. Il est assez amusant de voir comme Instagram qui a vocation à donner libre cours à la créativité, creuse plutôt le sillon d'une esthétique très formatée. Pour quelques comptes créatifs, la plupart (dont le mien, je ne juge pas) fabriquent des images au final uniformisées. Les blogs, les réseaux sociaux en nous ouvrant la porte sur l'univers des autres nous rendent paradoxalement paresseux et semblables.

Bon là je m'égare. Ce qui est le plus intéressant dans l'influence c'est qu'elle est parfois tout à fait innocente. Il y a quelques temps, Miley Cyrus a sorti un nouveau clip. Pour rappel, Miley Cyrus est une espèce d'icône Disney qui doit avoir 19 ans et qui, passée sa période "petite chérie de l'Amérique", fait désormais tout pour faire comprendre qu'elle est plus pervertie qu'elle n'en a l'air (rasage de tête, teinture blonde platine, piercings, danses lascives et autres choses étant censées nous faire pousser des cris). Dernier fait d'armes en date, son nouveau clip "We can't stop", qui a beaucoup fait parler pour sa réinterprétation maladroite du son "noir".




Ce clip m'a surtout fait penser à un autre vidéo qui elle aussi avait fait scandale à sa sortie : le clip de Fiona Apple réalisé par Mark Romanek pour le single "Criminal". Les deux films sont vraiment intéressants à comparer car sans le savoir celui de Miley Cyrus est très fortement influencé par celui de Fiona Apple.



Ils présentent tout deux deux jeunes femmes de 19 ans en pleine affirmation de leur féminité et de leur sexualité. La transition de l'adolescence vers l'âge adulte y est associée à une représentation importante du corps, entre genoux cagneux et chevilles entortillées pour l'une et sensualité volontairement outrancière et donc forcement maladroite pour l'autre. Le tout dans une atmosphère de fête décadente à laquelle dont on ne détiendrait pas l'accès.

Autre correspondance : chaque clip est le produit de son époque. Dans l'oeil de Mark Romanek, Fiona incarne tout à fait l'idée que l'on se fait des années 90 avec sa maigreur à la Kate Moss, ses nuisettes tout droit sorties d'un défilé Miu Miu de l'époque et l'atmosphère reflet de la passation de relais entre la période grunge et le porno-chic lancé par Carine Roitfeld et Tom Ford. Dans le clip de Miley Cyrus, ce sont les années 2010 qui apparaissent dans toute leur vulgarité à grands renforts de signes ostensibles de connerie 2.0 et surtout dans cette esthétique bling-clochard-seapunk chère à notre époque.

Là où les choses diffèrent et où Miley devraient tirer des leçons de Fiona, c'est qu'on est jamais plus subversif que lorsque l'on en dit peu. Si We can't stop multiplie les fausses provocations (oeillades langoureuses, plan sur toute l'anatomie de la belle, séquence de danse assez ridicule sur lit et port du legging blanc douteux), celui de Fiona nous laisse sur une interrogation: que s'est-il passé? On décèle la forte tension sexuelle, le voyeurisme de ses acteurs mais également le nôtre qui règne dans la pièce qu'il nous est donné à voir mais y a-t-il une victime? si oui est-ce elle? le film fait alterner les rôles et laisse entrevoir un personnage beaucoup moins innocent qu'il n'y parait.

Bref, Miley, va te rhabiller.

Allez, cheers!






mercredi 19 juin 2013

Vestiaire iconique #2 : le collier nuage de Nora




Fille perdue mais sans cheveux gras, Nora est l'amoureuse contrariée du film Broken English de Zoe Cassavetes. Loin de l'hystérique Bridget Jones, Nora est une âme sensible, terriblement féminine dans sa recherche d'être transcendée et dans ses contradictions (se contenter du peu ou vouloir le tout). On l'imagine très bien déambuler sur le Madame rêve de Bashung tant Nora cherche, dérive, trouve, perd et finalement tente. Pétrifiée mais avec style, Nora a une garde-robe rêvée.

Symbole de ses humeurs, son pendentif en forme de nuage dont les gouttes de pluie viennent délicatement se poser dans le creux de son cou est un bijou empli de poésie.

Si Broken English n'est pas un GRAND film, il a le mérite de dérouler une petite musique sensible et proche de nous à laquelle il est difficile de ne pas succomber.


 

Cheers!









jeudi 30 mai 2013

Passion Liberty

Je me rends peu à peu compte que je suis capable d'acheter n'importe quoi à partir du moment où le liberty s'immisce dans l'équation (robes d'été alors que le soleil ne vient pas, bracelets en tout genre, bougies Bonpoint parce qu'elles ont une petite housse, idem pour leurs savons, culottes Baby doll immettables, housses de coussins, trousses à n'importe quoi, porte-cartes et j'en passe).  J'en serais même à essayer de reprendre la couture, activité pour laquelle je suis très peu douée, rien que pour pouvoir utiliser les métrages que j'accumule depuis plusieurs années dans mes placards.

Pourquoi? parce que le liberty repose sur un principe bien plus intéressant que la simple accumulation chaotique de fleurs: l'exécution graphique emprunte tant aux codes esthétiques de l'art-nouveau (la célébration de faune et de la flore, la récurrence de l'arabesque et de la plume de paon...) qu'aux influences nordiques (le principe de la répétition, le motif naïf, les scènes champêtres), les combinaisons chromatiques d'une douzaine de couleurs sont souvent sublimes et acrobatiques, et puis bien sûr la délicatesse et la fraîcheur du coton tana law ne sont plus à démontrer. Mais attention, j'entends du vrai Liberty, préférence marquée pour sa version Tana Lawn, envers aussi beau qu'endroit et douceur proche de la soie. En bonne ayatollah, je regarde avec mépris tout ce qui se revendique comme ou prétend imiter cet imprimé mythique et, pire, dévisage les personnes qui me disent "ah oui le tissu à fleurs" quand je leur en parle avec des étoiles dans les yeux.

En France, le liberty est le plus souvent associé à la marque Cacharel qui popularisa ses imprimés, et puis à une certaine esthétique qui oscille entre David Hamilton pour le côté jeunes filles en fleurs ou La petite maison dans la prairie... Pour moi, ce tissu évoque bien sûr l'enfance, mais aussi les chemises de ma mère que je garde précieusement, et puis surtout mon amour pour l'Angleterre et Londres plus particulièrement. J'y projette l'élégance du magasin qui fit naître ce tissu avec ses ascenseurs en bois, son allure de vieux manoir, son rayon fleuriste où les couleurs propres aux jardins anglais se déploient avec douceur.

En mettant du liberty dans ma maison et dans mes vêtements, j'ai l'impression d'accéder à un peu de ce raffinement anglais, de gagner en noblesse avec l'envie de se tenir un peu plus droite et de m'asperger des parfums de Miller Harris. Dans ce fantasme pur, je lirais vraiment des poèmes de  John Keats lovée dans mon canapé Chesterfield vert de gris (c'est important) et comprendrais toute la subtilité des blagues des Monty Python.

Comme je me tiens toujours aussi mal et que la poésie peut me barber, Liberty a pensé à moi en développant des motifs beaucoup plus accessibles en termes d'imaginaire:


Cheers!




mardi 28 mai 2013

La séance DVD #1: "Take this waltz"



Le dernier film de Sarah Polley, "Take this waltz", apparaît à première vue comme une énième comédie douce-amère sur des trentenaires coincés entre deux âges et deux aspirations de vie. Générationnel certes, mais un peu vain, tous les ingrédients y sont: une jolie bande-son, des comédiens charmants, une lumière magnifique qui baigne d'or chaque image, des personnages à la loufoquerie désarmante... Pourtant lentement, cruellement, le film tisse une toile plus complexe, ppse un constat qui tient dans une simple phrase prononcée à l'occasion d'une scène de douche digne d'un tableau d'Ingres: "New things get old ".

Sans jugement, la réalisatrice laisse ses personnages apprendre, se heurter à la désillusion. Le couple use non pas les sentiments mais les rend moins vivants. Tout finit par avoir le même goût, même la douceur d'un foyer pourtant aimant. On y fait des blagues de mauvais goût et le quotidien peut prendre des allures mortifères.

Le film souffre de quelques longueurs mais il contient une scène qui résume en 2 minutes et sans parole, la valse des sentiments de ses personnages: attirance, solitude, tristesse, enivrement et puis d'un coup tout retombe, on vous ouvre la porte et votre tour est terminé. Une scène magnifiquement filmée, entre clair-obscur, très intense qui reste et vous rend mélancolique.




Cheers!


mercredi 22 mai 2013

"I have no idea how people expect me to be. Some pervert with a pen? I just don’t know".

Les dessins de Robert Crumb me mettent souvent mal à l'aise, j'en reconnais le génie mais leur contenu lubrique, frontal et violent me fascine tout autant qu'il me fait presser le pas.  Sentiment d'autant plus ambigu  que c'est pourtant ce qui est le plus intéressant dans son œuvre: ce trait maniaque, malade, qui ne se départit pas de ses obsessions et ne fait aucune concession à la satire de l'Amérique des années 70 (voir les célèbres planches sur la Manson Family, les personnages tels que Mr Natural, America...). On y retrouve mêlés la sombre désillusion des textes de Joan Didion, la mise à nu des pulsions sexuelles et les vapeurs hallucinogènes de San Francisco.

Finalement, c'est lorsqu'il aborde des sujets plus apaisés que ma relation à son travail est la plus simple: comme ses contributions dans la série des American Splendor ou ses portraits de groupes de blues. On y ressent l'envie de transmettre l'amour de cette musique, de figurer les personnages qui l'ont habitée et fait vivre mais également le contexte dans lequel elle s'est façonnée. Une nouvelle façon de traiter l'image d’Épinal (le groupe familial, la pose avec les instruments, ambiance bayou et alcool) mais pour faire le portrait, à la manière des photographies d'August Sander, d'une Amérique de l'ombre et pourtant lumineuse.
Robert Crumb’s Heroes of Blues, Jazz & Country
Farming Family, 1912, August Sander

Et puis il y a ce rapport à la modernité si complexe chez Crumb, le dessinateur de toutes les avant-gardes sur le terrain stylistique est avant tout un homme qui regarde le passé avec nostalgie. Une des planches qui m'a sur ce point le plus marquée est celle parue dans Mr Nostalgia représentant l'évolution d'un paysage, passant de l'Amérique de Huckelberry Finn à celle de Stephen Shore. Une puissance d'évocation folle sans un seul texte associé.

R. Crumb, Mr Nostalgia, A short story of America, 1998
S. Shore. Uncommon places, 1982

La rétrospective qui s'était tenu l'an dernier au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris m'a permis de comprendre que finalement l’œuvre qui permet de trouver un point d'ancrage vis à vis du grand public est probablement son traitement de la Genèse. Crumb ne fait pas l'impasse sur la violence des scènes décrites dans l'ancien Testament et redonne ainsi à ce texte que l'on envisage par la métaphore, son caractère terrien. Le pictural de Crumb ne sublime pas, il montre que puissance, cruauté et aveuglement sont autant de forces mises en œuvre lorsqu'un Dieu est convoqué.


Robert Crumb est un personnage touchant, passé par beaucoup d’excès et par une famille où la folie et la maladie rôdent.  Pour le découvrir, ne pas hésiter à regarder le documentaire réalisé par Terry Zwigoff: 
 

Cheers !

Vestiaire iconique #1: le manteau de Margot Tenenbaum






















Il y aurait beaucoup de choses à dire sur le personnage de Margot Tenenbaum dans "The Royal Tenenbaums", son caractère tout Salingerien de singe savant rebelle, son désir de ne pas grandir et surtout cette tension intérieure qui affleure sous le flegme a priori constant.

Mais comme un personnage se construit également par ses vêtements et que Wes Anderson est un homme de goût, je retiens ce manteau de femme entretenue trop long, trop chaud et pourtant si désirable qui contraste avec la barrette d'enfant sage et les robes Lacoste de joueuse de fond de court.

J'ai trouvé le mien à la braderie A.P.C de cet hiver, il ne reste désormais plus qu'à descendre du bus au son de These days de Nico :





Cheers!